Komo Sarcani – interview

L’équipe REC a rencontré pour vous Komo Sarcani, un MC aux multiples facettes dont on vous a déjà parlé sur le site, il revient avec la réédition de « Hors Norme » disponible en version CD…

KOMO SARCANI INTERVIEW

Propos recueillis par Brother Mekki.

1/ Pour ceux qui ne te connaissent pas encore, peux-tu te présenter en quelques mots ?

Moi c’est Komo Sarcani, artiste hip hop d’origine congolaise. J’ai grandi à Pointe-Noire et réside en banlieue parisienne depuis une quinzaine d’années.

2/ Notre site s’appelle REC Rap Engagé Conscient, te qualifierais-tu comme un rappeur engagé ou conscient ?

Franchement, j’ai du mal à choisir et je dirais que je suis un mélange des deux. Car j’ai toujours eu le soucis du message dans mes textes et j’aime apporter aux gens mon mince savoir, mes expériences de la vie. J’essaie toujours de donner un sens à mes écrits. Il faut aussi dire que le hip hop est un truc basé sur la positivité à l’origine et j’essaie d’aller dans ce sens tout simplement.

3/ Peux-tu nous parler de Dr. Mfuma Strong aujourd’hui disparu qui a en quelque sorte été ton mentor?

Dr. Mfuma Strong était un mec en avance sur son temps. Il m’a appris les bases, les codes et les techniques du hip hop. Il m’avait apporté un jour la compilation « Le vrai hip hop » d’Arsenal Records, en me disant que c’était le hip hop qu’il aimait.  Il ne faut pas oublier qu’on était en 1995 au bled et trouver du bon son était hyper difficile. Si aujourd’hui je m’appelle Komo Sarcani d’ailleurs, cela vient de lui.

Petite anecdote : un jour où il devait aller en studio faire un son dans le cadre du projet de Tony Truand (Ex-Arsenik), il avait dessiné un clavier sur une feuille blanche et tout en pianotant il composa une prod en chantant les notes. Deux heures après, en studio, devant le vrai clavier, il a reproduit la mélodie qu’il avait imaginé en jouant sur sa « feuille-clavier ».
Il a d’ailleurs surpris Cut Killer, lors de son passage à Brazzaville, qui l’a par la suite invité à participer à un projet mixtape.

C’est avec lui que j’ai découvert Main Source, Public Enemy, Def Squat, Flip Mo’ et bien d’autres encore. Il était le maître quand j’étais novice et je ne remercierais jamais assez la vie d’avoir partagé de si bons moments avec lui. Paix à son âme.
4/ Tu es né au Congo il y a de cela plus de 30 ans, quelle est la situation de la scène hip hop congolaise et comment perçois-tu son évolution?

Je fais partie de la deuxième génération du rap au Congo Brazzaville. Quand j’ai commencé à rapper, en 1995, les rappeurs étaient un peu perçus comme des Martiens parmi les Humains. Ils étaient considérés comme des marginaux et le mouvement hip-hop était un truc super mal vu. On rappait en cachette et on ne faisait surtout pas écouter ça à nos familles ou aux gens qu’on percevait comme des intrus. Aujourd’hui, avec le centre culturel français et certains vétérans, le truc a bien évolué, le hip hop est présent à la télé et sur les ondes fm. Et le mouvement est soutenu par des artistes de talent comme mon poto Jim-Carpenna, Bakus, Neex’o ou encore Flex Buddah. Nombreux sont aujourd’hui les artistes internationaux qui donnent des concerts là-bas donc on peut dire qu’il y a une évolution positive. J’essaie de me tenir informé via le net de tout ce qui ce fait au bled.

5/ Tu as parcouru un long chemin depuis le titre « Nos Vies » en 1995, de quelle manière ta façon de faire du rap a changé?

À l’époque, pour enregistrer un titre en studio, non seulement il fallait du flow mais il fallait aussi avoir les moyens financiers. Je me rappelle que le studio où nous avions enregistré avait une table multi-pistes à cassette avec uniquement 4 pistes dont deux pour les voix et les deux autres pour la musique. Mais là encore Strong, qui était aussi le beatmaker, avait la technique pour gérer ça. Il avait grandi dans la musique, étant le fils d’un grand chanteur de l’époque Franco et Tambours de Brazza. Avec le rien qu’on avait, mon groupe a été productif.
Aujourd’hui, je travaille avec beaucoup plus de maîtrise, profitant bien sûr des techniques de la technologie et j’arrive à faire ce que je veux de mes morceaux. Je prends aussi du temps pour écrire et, comme on dit, je tourne 7 fois ma langue dans ma bouche avant de rapper. De nos jours, chacun a son petit home studio alors on profite de cette liberté pour faire des titres de taille. Ma méthode de travail reste traditionnelle, j’aime le son analogique, les beaux samples, les prod lourdes.

6/ Quels sont les thèmes que tu aimes aborder?

J’aime parler de la vie, de l’environnement où l’on vit, des relations humaines. Mon truc, c’est de donner une image de la réalité brute. J’ai eu la chance de connaître l’Afrique et la France, ce qui me donne parfois l’occasion de faire des comparaisons. J’ai quitté mon pays lors d’une guerre civile et j’ai connu bien pire que la vie en France. J’ai un mental blindé avec toutes les cicatrices du passé.
Mes textes transpirent mon expérience de la vie, l’amour, la paix. Et j’essaie éviter les clichés qu’on colle souvent au rap. Mon discours se veut intelligent, imagé et métaphorique et je profite de la richesse du vocabulaire de la langue française pour peindre le monde qui m’entoure.

Je parle aussi des valeurs qui me tiennent à cœur comme sur le titre « Ma Morale », des relations en couple sur « Mon papa est un rolling stone », ou encore de l’union dans « J’ai un message », et des regrets sur « La complainte des regrets ». Je suis un trentenaire donc je rappe les trucs de mon âge, je ne me reconnais pas dans ces rappeurs qui ont plus de 30 ans et qui ont un discours du petit jeune de 15 ans de la cité, mais bon, chacun son truc…

Dans la vie en général, je suis quelqu’un de plutôt réaliste, qui essaie de garder de la distance par rapport à moi-même pour rester le plus objectif possible. C’est pourquoi dans mes textes, je mets peu mon égo en avant.

7/ Tu as sorti récemment la version rééditée de « Hors Norme » ton album solo, un projet qui te tient à coeur, peux-tu nous en parler un peu plus?

Il faut d’abord dire, que l’album était sorti en digital et en cd en édition limitée en 2009. Vu le nombre de concerts que j’ai effectué tout au long de l’année, il nous semblait évident de ressortir l’album.
Cet album est mon premier projet solo. J’y ai mis tout mon amour, ma maturité, mon énergie. Dans un univers où de nombreux artistes surfent sur la tendance du moment, je voulais faire un album teinté d’un hip hop néo soul, d’où le titre de l’album. Il était question de faire des chansons susceptibles de parler à un maximum de personnes. Avec cet album, j’ai pu voyager à travers le monde dans le cadre des festivals et dire que nous l’avons sortie en totale indépendance avec Tomawack Label. J’avais fait une trentaine de morceaux pour en garder 13 titres qui figurent sur le disque, il me fallait un délire homogène avec ce côté vintage, cela me vient sans doute de ce hip hop que pratique des gens comme Black Milk, Slum Village, Little Brother, Pete Rock, Med ou Madlib.
J’ai fait participer uniquement les gens que je connais et qui partagent la même vision de la musique que moi comme Kizito, Oli-Zerone, Zhakee, F.M, Blaz ou encore Maryleen. Il me semblait pas utile d’avoir des grands noms sur ce projet, je voulais mettre en avant mon identité, la mode n’a jamais été mon truc, le but été aussi de montré que même aujourd’hui il y a du bon hip hop.
Pour la version rééditée, de nouveaux titre ont été ajoutés, comme « Homme de couleur », « La complainte des regrets », « Life goes on (Ainsi va la vie remix) » et « Mama told me (Maman m’a dit)» avec Orbitron, un rappeur/b-boy de Seattle que j’ai rencontré à l’Ile de la réunion lors d’un festival.

8/ Comment choisis-tu tes productions sonores, avec quels producteurs aimes-tu travailler?

Déjà je m’efforce de ne jamais rapper sur une instru qui ne me plaît pas vraiment. Je reconnais un bon son dès les premières notes car c’est souvent de là que vient l’inspiration pour écrire un texte et je suis hyper difficile à ce niveau. Je me suis entouré d’anciens acolytes comme Batos, avec qui j’ai sorti mon 1er projet « Marchands de fables », Oxydz, qui a produit mon album avec Blaz « Double langage », Math Mayer, Darrick, LionLthe Beat et Djiloul et bien évidemment Sentinel, qui est un vieil ami de plus de 15 ans. C’est des gens qui connaissent mes goûts et qui me connaissent humainement donc ce n’était pas trop dur à gérer. Je suis fier d’avoir eu des prods qui sans prétention rivalisent avec le son qui vient d’Outre-Atlantique. Avant de commencer les séances studio, j’avais dit aux producteurs que je voulais de la Donut Music ( style de J Dilla, Madlib…) pas autre chose et cela c’est très bien passé.
J’aime bien ce que fait Onra, Dela, DJ Medhi et aussi Black Milk et Jake One.

9/ Un mot sur DJ Stofkry qui a réalisé avec toi ton album solo « Hors Norme »?

Avant de commencer l’enregistrement de cet album, il me fallait une personne ayant des connaissances de la musique en général. Et vu que je travaillais déjà avec Stofkry, je lui ai proposé de m’aider à réaliser l’album et j’ai bossé le projet dans son studio. Quand on parle des débuts de Fabe, Complots des Bas-Fonds, Sléo, Lady Laistee, derrière se cache DJ Stofkry. Pour moi c’est un honneur de travailler avec lui car c’est une légende underground.
C’est quelqu’un de franc, alors quand je faisais des prises bidons, il me le disait cash et sans chichi. C’est un truc important et constructif. Il a mis sa marque sur cet album, a retouché certains beats qui ne sonnaient pas comme on voulait. Un gros big up à lui.

10/ Quels sont tes 5 morceaux hip hop préférés?

Je te dirais que j’ai trop de morceaux dans ma tête qui viennent. Alors, sans plus réfléchir, à l’instinct je dirais : Crushin (Yeahhh) de J Dilla, Just Hangin’ Out de Main Source, New York, New York de Tha Dogg Pound, Orly à Orly de Karlito, Motown 25 de Elzhi. Je pouvais même continuer car j’ai trop de sons qui tournent dans mon cerveau.

Merci à toi pour cette interview. Longue vie au site ! On est ensemble pour distiller du bon hip hop, je dois aussi dire que le hip hop était bien hier et il l’est toujours aujourd’hui.

Big up : DJ Enjay, JaZzeffiQ, Tomawack, R.E.C, Tibo et Beary Teez, L’Oreille@L’affiche, Tomawack

Peace.

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